Ils ont imaginé un monde sans vin
Et si le vin français disparaissait d’ici 2045 ? À Audencia, Florence Touzé-Rieu a fait travailler ses étudiants en master sur les imaginaires de consommation pour les former à une communication qui accompagne les transitions.
Vanessa Riou, experte en viticulture et vinification nous apporte son regard sur ces travaux.
« Ces récits traduisent un besoin profond de stabilité, d’authenticité et d’ancrage dans un monde perçu comme de plus en plus mouvant. Le vin y apparaît moins comme une boisson que comme un patrimoine vivant, porteur de liens humains et d’histoires à transmettre.
Mais ce qui m’a le plus interpellée dans cet exercice est sans doute ailleurs. Pourquoi, lorsque l’on demande à cette génération d’imaginer le futur du vin, choisit-elle presque systématiquement la disparition, la raréfaction ou la préservation d’un héritage menacé, plutôt que son renouveau ?
Aucun projet n’imagine véritablement une reconquête. Aucun ne raconte comment le vin (=produit issu de la fermentation du jus de raisin) pourrait retrouver une place dans la société de demain, séduire de nouveaux consommateurs ou inventer de nouveaux usages. Les récits parlent davantage de mémoire, de transmission, de résistance ou de sanctuarisation que de construction collective d’un futur désirable.
Ce choix est révélateur du regard porté par cette génération sur les transformations en cours. Face aux défis climatiques, sociétaux ou technologiques, la question n’est pas « comment inverser la tendance ? », mais « comment vivre avec ses conséquences ? ». Plus que l’espoir, c’est la réinvention qui domine. Plus que la conquête, c’est la préservation.
Autre enseignement marquant : les étudiants semblent avant tout attachés au sens culturel et humain du vin. Avant même le goût ou la consommation, ils évoquent le rituel, la transmission, l’histoire, la famille, l’émotion ou encore la mémoire collective. Comme si, finalement, l’essentiel n’était pas tant le produit que ce qu’il raconte de nous.
Cette réflexion ouvre une question plus large pour la filière. Comment embarquer les jeunes générations dans une vision de construction et d’espoir plutôt que dans des imaginaires de rareté, de disparition ou de musée ? Comment faire du vin non seulement un héritage à préserver, mais aussi un projet collectif à réinventer ?
Car si ces récits montrent une chose, c’est que l’attachement existe toujours. Les étudiants n’abandonnent pas le vin ; ils cherchent à sauver ce qu’il représente. Le défi pour les années à venir sera sans doute de transformer cette nostalgie en envie d’avenir. »
Vanessa Riou, experte en viticulture et vinification.
Les travaux des étudiants sont accessibles en cliquant sur les titres.
La grande Brûlure de l’été 2035, cet événement climatique dramatique a éliminé toute possibilité de cultiver la vigne. Une plante s’est mise à prospérer, le figuier de barbarie. La France n’a pas renoncé. Elle réinventé son rituel, parce que ce n’est pas le fruit qui fait le lien. En 2045, Ecoutons, une figuicultrice, un ancien viticulteur et une nostalgique du vin de raisin.
Ce projet pose une question fondamentale : qu’est-ce qui fait réellement le vin ? Est-ce le raisin ou ce qu’il représente ?
Dans ce scénario, ce n’est pas l’élaboration du vin de raisin qui est réinventée, mais la ritualisation qui l’entoure. Les étudiants ne cherchent pas à reproduire la vigne ou ses pratiques culturales ; ils imaginent une nouvelle matière première capable de perpétuer un usage social, culturel et symbolique.
Le choix du figuier de barbarie est particulièrement pertinent et original. Peu présent dans les réflexions actuelles sur les cultures de substitution, il permet d’interroger la notion même de vin. Un vin peut-il encore être considéré comme tel lorsqu’il n’est plus issu du raisin ?
Ce projet met en lumière une idée forte : « ce n’est pas le fruit qui fait le lien, mais les humains autour de la table ». Le produit devient secondaire face à sa fonction sociale. Le vin apparaît alors avant tout comme un vecteur de partage, de transmission et de convivialité.
Auréa – Podcast
Le livre commence ainsi : « Dans ce monde gris, vivait une petite fille nommée Lili 10 ans, curieuse et rapide comme l’éclair et son grand-père, Papi Jean le dernier vigneron du coin. Ils vivaient cachés près d’un ancien château viticole, le Château Belle-Rouille, abandonné depuis la prise de pouvoir des robots.
Un soir, sous la lune éteinte par la pollution lumineuse des usines de robots, Papi Jean entraîna Lili dans un cellier secret.
Papi Jean (chuchotant) : « Fais attention, ma petite vigne. Le Gardien-Robot Z42 patrouille. Nous allons rendre visite à nos amis…. Ainsi commence l’histoire de Lili qui s’apprète à découvrir un monde insoupçonné d’émotions, de raisin et d’humanité.
Ce récit emprunte les codes du conte initiatique et de la dystopie pour faire du vin un symbole de résistance.
Dans un monde dominé par les robots et la technologie, le vin devient l’expression de ce qui reste profondément humain : les émotions, les souvenirs, la créativité et la liberté. Le personnage de Papi Jean incarne le gardien d’une mémoire que la société moderne cherche à effacer.
Ce qui frappe dans ce projet, c’est que le vin n’est jamais présenté comme une simple boisson. Il devient un refuge émotionnel, une source de joie, d’inspiration et de courage. Le vin est ici une « émotion en bouteille ».
À travers l’imaginaire de l’interdit, les étudiants questionnent notre rapport à la technologie et à la standardisation. Leur récit suggère que certaines dimensions de l’expérience humaine ne pourront jamais être totalement remplacées ou automatisées.
2045, la vigne a disparu sur terre. Mais un reclus sur un îlot céleste a réussi à conserver la culture et à produire le précieux liquide. Pour la première fois il accepte de recevoir quatre visiteurs, ultimes privilégiés que tout oppose. C’est tout un pan d’histoire qui s’apprête à refaire surface.
Dans ce scénario, la vigne a disparu de la Terre mais survit sur un îlot céleste. Le vin n’est plus un produit : il est devenu une légende.
Le récit repose sur des notions fortes de mémoire et de transmission. Le vin représente un « pan d’histoire liquide » qui permet à une génération de redécouvrir un monde disparu. Les visiteurs ne viennent pas seulement goûter un produit rare ; ils viennent retrouver une partie de leur histoire collective.
L’un des aspects les plus intéressants réside dans la tension entre modernité et enracinement. Alors même que la culture est devenue hors-sol, le vin reste associé à l’âme d’une terre, à un héritage et à une forme de sauvagerie positive, opposée à un monde devenu aseptisé.
Ce projet raconte finalement le passage de la simple survie au retour du vivant. Le vin y apparaît comme le symbole d’une humanité qui refuse d’oublier ses racines.
La production de vin a quasiment disparu de la surface du globe. Le vin n’est plus commercialisé. Il ne se déguste plus que dans de 5 lieux au monde. Ces lieux d’exception ne se visitent qu’au terme du voyage d’une vie. L’expérience ultime.
En 2045, le vin n’est plus un produit de consommation courante. Il ne subsiste que dans cinq Maisons du Vin réparties dans le monde, véritables lieux de pèlerinage pour les amateurs.
Ce scénario est particulièrement intéressant car il réhabilite des notions que l’on dit souvent éloignées des nouvelles générations : le terroir, l’histoire, l’appartenance, la famille ou encore la transmission.
Alors que l’on entend régulièrement que la complexité du vin constituerait un frein à son attractivité, les étudiants choisissent au contraire d’en faire une richesse. Le vin n’est plus seulement dégusté ; il devient une expérience immersive, un voyage, une rencontre avec un territoire et une histoire.
La rareté est poussée à son extrême : une bouteille devient l’aboutissement d’un long travail agricole et humain. Le vin cesse d’être un produit de masse pour redevenir un bien précieux, profondément lié au sol et à ceux qui le cultivent.
Ce projet dessine ainsi une société qui a abandonné la surconsommation au profit de la recherche de sens, d’authenticité et d’excellence.
Commentaires de Vanessa Riou