Les imaginaires, préalables à toute transition
© Mathieu Baudin, directeur de l’institut des Futurs souhaitables
Nous ne manquons pas de solutions. Ce qui nous manque, c’est un horizon commun. Mathieu Baudin, directeur de l’Institut des Futurs souhaitables, nous explique pourquoi ouvrir les imaginaires est le préalable à toute transition.
Vous vous présentez comme un « explorateur temporel ». Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Je voyage dans le temps, dans le futur, dans le passé, pour éclairer le présent. C’est là l’enjeu aujourd’hui : libérer le présent, qui me paraît de plus en plus engoncé, tétanisé. C’est exactement ce que nous faisons à l’Institut des Futurs souhaitables : ouvrir les futurs pour libérer le présent. Quand c’est bien fait, imaginer l’avenir donne de l’allant, de l’énergie pour agir autrement ici et maintenant. C’est un prétexte puissant pour faire différemment les choses sans que ce soit une fuite.
Vous parlez de « batailles des imaginaires ». Qu’est-ce qui se joue vraiment ?
Ce combat est préalable à tout le reste. Il est nécessaire, mais pas suffisant. Nous sommes dans une période d’entre-temps : une époque est en train de se fermer, une autre tarde à naître. Dans ces périodes charnières, les récits que l’on se raconte sur l’avenir ont une incidence directe sur les bifurcations que les contemporains du présent décident d’emprunter. Or depuis 50 ans, la science-fiction nous dépeint demain comme la réalité augmentée de ce que l’on a de pire. Pas un film n’imagine qu’on pourrait reprendre « le temps du temps », aller à l’essentiel, trouver un équilibre différent. Ce n’est pas anodin : une civilisation qui ne se raconte que des futurs mortifères finit par ne plus voir d’autre route que celle qui mène dans l’impasse. Une des questions de notre époque, c’est : quelle histoire pour quelle trajectoire ?
Mais dans l’urgence le réflexe n’est-il pas d’agir plutôt que de rêver ?
Agir sans savoir pourquoi on agit n’est pas une promesse d’efficacité. On peut très bien adopter la voiture électrique sans rien changer à sa façon de se déplacer, et rester, au fond, aussi dépendant d’un système qui ne tient plus. Changer d’outil sans changer de logique, c’est se donner bonne conscience sans vraiment avancer. Les imaginaires ne s’opposent pas à l’action, ils l’éclairent, ils la précèdent. À l’Institut, nous pratiquons ce qu’on pourrait appeler une poétique de l’action : l’action est la finalité, et la capacité à imaginer autrement est le moyen de transcender l’impossible.
Concrètement, ouvrir les imaginaires, ça veut dire quoi ?
On choisit un horizon, 2040 ou 2050, assez loin pour voir différemment, assez proche pour que chacune et chacun mesure les conséquences de ses actes. Et là, on se demande ce qu’on veut voir exister. Ça part toujours d’une vision personnelle, puis elle se partage et on s’aperçoit qu’on n’est pas seul à penser ainsi. Le problème n’est pas un manque de solutions : on en a plein. Le problème est le manque d’horizon commun. Comme le disait Sénèque : nul vent favorable pour celui qui ne sait où il va.
Une fois cet horizon posé, comment passe-t-on à l’action ?
Je propose trois A : Abandonner quelque chose qu’on fait encore mais qu’on ne voudrait plus voir dans le monde où l’on aimerait vivre. Améliorer quelque chose que l’on fait mais que l’on peut mieux faire. Et Adopter, c’est à dire expérimenter, tester, recommencer quelque chose de nouveau et voir si ca nous plait. Rappelez-vous qu’il y a plus de risques à ne pas bouger qu’à bouger. Enfin, les grands explorateurs ne progressaient pas en évitant les écueils ; ils avançaient parce qu’ils avaient fixé un horizon. C’est ça, au fond, le vrai point de départ de toute transition.
Et dans cette traversée, quel rôle pour les communicants ?
Ils ont un rôle décisif : la communication, quand elle est bien faite, met en lumière ce qui est essentiel. Elle ne décrit pas le chemin, elle donne l’élan pour s’y engager.
En savoir plus :
Historien et prospectiviste, Mathieu Baudin est directeur de l’Institut des Futurs souhaitables, une école qui offre des clefs de lecture du présent et des armes de constructions massives à tous celles et ceux qui souhaitent construire leur futur.
Entouré d’une équipe d’une centaine d’experts et d’artistes, il organise et anime des explorations intellectuelles ou LabSession pour mieux se repérer et se projeter dans le monde de demain. Auteur, conférencier, chroniqueur TV, podcasteur, curieux collectionneur, il voyage dans le temps depuis plus de 25 ans entre passé, présent et futur pour permettre à chacun de comprendre notre époque et d’imaginer demain à l’aune de ce qu’il pourrait être de mieux.
Propos recueillis par Joëlle de Kerdanet – agence Communicante